I comme .....

Rouah

Immaculée Conception

Il m'est arrivé plusieurs fois de discuter de Marie avec des amis catholiques, surtout lorsque, suite à quelque retraite ou pèlerinage marial, ils me déclaraient tout de go avoir "découvert la Vierge", sa place dans le cœur de Dieu, son rôle dans l'intercession, etc. Je n'entends pas ici discuter ces expériences, toute subjectives, mais faire part à qui cela intéresse de ma perplexité devant un aspect de la dévotion mariale catholique, le dogme de l'immaculée conception.

Contexte

Contrairement à ce que croient la plupart de nos contemporains, ce dogme ne porte pas sur la naissance virginale de Jésus, mais sur la conception de Marie elle-même sans péché. En d'autres termes, Marie a bien eu père et mère - de saintes gens au demeurant, d'après la tradition apocryphe -, mais elle échappa par la grâce de Dieu à la commune condition humaine et naquit sans péché, déjà absoute du péché originel. Remarquez que si Marie naquit dans cet état extraordinaire, c'était grâce - par avance - à l'œuvre de rédemption du Christ, et en vue de cette œuvre, à laquelle elle était appelée à collaborer de manière non négligeable, comme chacun sait. Point de mérite de la part de Marie, alors ? Il ne faut pas exagérer … Marie fut choisie par Dieu en raison de sa foi, de sa disponibilité à faire la volonté de Dieu, de sa pureté de cœur, etc. Cela ne suffisait donc pas à en faire la femme exemplaire par laquelle Dieu pourrait incarner sa Parole dans le monde ? D'après le dogme catholique, non. Et voilà l'argument-massue : Dieu ne pouvait pas s'incarner dans un être humain pécheur, c'est-à-dire impur. Il fallait que Marie soit pure de tout péché pour pouvoir accueillir le Fils de Dieu, c'est-à-dire Dieu lui-même en définitive.

Comme l'enseigne toute la tradition juive et dans une certaine mesure aussi la tradition musulmane, en cela l'héritière directe du judaïsme, il ne saurait y avoir de contact entre Dieu, qui est pur, et l'impur (attention, le couple pur-impur est toutefois conceptuellement distinct du couple saint-profane). Comme par hasard, la femme est un redoutable vecteur d'impureté, ne serait-ce que par ses menstruations ; dans la tradition juive, celles-ci la rendent "nidah" (l'équivalent d'impure) environ deux semaines par mois, d'où le fait que - dans les milieux très orthodoxes - son mari dorme dans un lit séparé ; dans la tradition musulmane, la femme n'a ni le droit de toucher un Coran, ni même celui de prier (!) durant la période de ses règles. Dans le judaïsme la femme qui relève de couches est également impure (est-ce à cause de l'acte sexuel ? Est-ce, de manière plus générale, parce que ce qui relève de la frontière entre la vie et la mort est impur ?) ; remarquons que dans le judaïsme de l'époque de Jésus (je n'ai pas vérifié ce qu'il en est aujourd'hui), la femme qui accouchait d'une fille devait demeurer deux fois plus longtemps dans sa période de purification (période où elle ne pouvait participer au culte au Temple, par exemple) que s'il s'agissait d'un garçon. Pauvres filles, marquées dès la naissance d'une double charge d'impureté …

Questions

Le christianisme, qui a crié hardiment "il n'y a plus ni homme ni femme" à travers Paul, échappe-t-il à cette stigmatisation de la femme comme impure ? Bien évidemment non. D'une part, l'idée d'une impureté rituelle de la femme a perduré dans certains rites que l'on observait encore dans les campagnes bretonnes et normandes au début du siècle, comme celui qui obligeait la femme venant d'accoucher à se rendre à l'église toute vêtue de noir pour un rite d'absolution-purification, les relevailles. D'autre part, à côté de l'impureté rituelle (liée au sang, à un contact, etc....) il faut mentionner l'impureté morale, liée au péché. Or dans l'histoire du christianisme, davantage encore que dans le judaïsme et l'Islam, la femme a été diabolisée, désignée comme source de toutes les séductions de l'homme et de toutes les perfidies. Nul besoin de rappeler que la première femme et sa pomme procuraient déjà un récit fondateur à ce type de discours. Oui, mais Jésus, le Christ, considéré comme l'incarnation de Dieu sur terre, était né d'une femme ! Idée embarrassante, qui rapprochait dangereusement le pur par excellence de l'impur …

Le christianisme inventa alors, comme accompagnant le nouvel Adam qu'était le Christ, la nouvelle Eve ou anti-Eve, la Vierge, la femme sans péché. Certes, le dogme de l'immaculée conception est récent. L'église catholique le promulgua seulement au 19e siècle, et par le plus grand des miracles quelques années plus tard la Vierge vint elle-même confirmer sa vraie nature via la petite Bernadette Soubirou, dans la bonne ville de Lourdes, créant par là un pèlerinage très fréquenté. Cependant cette conception de Marie s'est développée dans l'église catholique bien avant le 19e siècle. Et l'église orthodoxe, qui a refusé le dogme de l'immaculée conception, n'en est pas moins très proche de l'église catholique dans sa vision d'une Marie toute-pure, efficace dans son intercession justement du fait de sa pureté (car un impur ne saurait entrer en communion avec Dieu).

Une autre vision

Il est temps que j'explique en quelques mots pourquoi cette vision de Marie n'est pas la mienne, par-delà toutes les différences théologiques. Outre qu'à mes yeux les notions de pur et d'impur sont des instruments de pouvoir dont les femmes ont longtemps été les victimes, et que je ne comprend guère en quoi le fait d'avoir ses règles rendrait la communication entre Dieu et la femme impossible, je m'insurge contre la conception de l'incarnation sous-jacente au dogme de l'immaculée conception. Que l'on croit ou pas que Jésus était Dieu fait homme, il n'en demeure pas moins que l'idée d'incarnation est une idée majeure du christianisme, une représentation de Dieu qui lui est propre. Ce qui choque Juifs et Musulmans, c'est précisément cette idée que Dieu, qui est transcendant et échappe à toute finitude, qui est le Tout-Autre, puisse être réduit à un homme. Dans leur perspective cela représente indéniablement un blasphème.

Et moi, c'est ce blasphème qui me plaît. Comme un pied de nez adressé par Dieu à tous les théologiens de la transcendance qui l'enfermaient dans un "ailleurs". Comme un signe de l'irréductible liberté divine. Pour cette raison et bien d'autres, j'aime l'idée du Dieu qui s'est fait homme, pas comme Jupiter qui reste un dieu en ballade sur terre, mais dans l'homme Jésus. Et à mes yeux, la grandeur et l'importance de cette incarnation-là, c'est justement que Dieu s'est incarné dans une jeune femme juive constituée comme vous et moi (bien qu'exceptionnellement pleine de foi, pour sûr), et faillible (ou pécheresse) comme vous et moi. Contrairement à ce que pensaient les docteurs de la Loi, Dieu ne craignait nullement l'impureté féminine, elle ne le gênait aucunement. Ce que me dit l'évangile, c'est que le Dieu qui s'incarne est un Dieu qui ne craint ni le péché ni l'impureté, un Dieu qui demeure présent au cœur de l'homme même quand ce dernier le bafoue, un Dieu qui, en un mot, est prêt à affronter la Croix, à faire l'expérience de la misère humaine comme à vivre ses joies et ses espérances.

Accoucher la parole de Dieu au monde

C'est aussi la signification de Marie qui est ici en cause. Or cette signification, y compris pour les protestants, c'est d'être un modèle (de foi, de disponibilité pour Dieu, de persévérance, etc). Marie nous indique notre tâche, à nous êtres humains croyants : accoucher la parole de Dieu au monde, dans le lieu et le temps qui sont les nôtres, ou si l'on préfère : rendre le Christ présent au monde, hic et nunc. A travers Marie, nous comprenons que nous portons Dieu en nous autant qu'Il nous porte. C'est aussi ce qu'avait compris une autre jeune femme juive, Etty Hillesum, peu avant de mourir à Auschwitz. En conséquence, faire de Marie un être humain à part, né sans péché, c'est selon moi trahir la signification même de Marie, pour tous les chrétiens et éventuellement pour tous les croyants. Plutôt que de faire d'elle la reine du ciel (dans une relation plutôt ambiguë avec le Christ-Roi), il me semble essentiel de la rendre à sa commune humanité avec nous, afin que l'appel de l'évangile nous parvienne.

Katell Berthelot

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