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Et Il les bénit>

FRÈRES OU FONCTIONNAIRES ?

Jésus a-t-il jamais envisagé une Église à deux "classes", divisée en inférieurs et supérieurs, une église hiérarchique, autre chose qu'une Église même au sens étymologique du terme, une Assemblée fraternelle de témoins de la Bonne Nouvelle  ? Question iconoclaste à laquelle il est délicat de vouloir répondre à sa place . Cependant, ne vaut-il pas la peine de la poser au moment où, de la base au sommet, cette Église essaye de bâtir un avenir incertain, en ordre dispersé. Les églises se vident, la hiérarchie se demande comment les remplir tandis que les fidèles font eux-mêmes des propositions en ce sens et sont renvoyés à leur rôle de brebis bêlantes. Après avoir fantasmé sur ce que Jésus ne voulait pas et ce que Paul a laissé comme consigne, il sera temps de disséquer comment la lettre tue l'esprit.

Nulle part, Jésus n'a été explicite sur une future structure ecclésiale  ; il a plutôt dénoncé tout rapport hiérarchique religieux. Nulle part, il n'a souhaité qu'un nouveau clergé remplace l'ancien. C'est un nouveau rapport entre les hommes qu'il a instauré en proclamant

"Pour vous, ne vous faites pas appeler maître : car vous n'avez qu'un seul Maître et vous êtes tous frères (Marc; 23,8)

Ce qui semble indiquer qu'il n'est d'autre autorité que celle de Dieu.

On ne peut pas dire non plus, que les relations de Jésus avec le Temple de Jérusalem furent des meilleures. Il en a même annoncé la ruine. Ses prêtres l'appréciaient si peu qu'ils envoyèrent au supplice de la croix pour s'en débarrasser. Il n'a pas hésité à condamner les scribes et les pharisiens. Il n'était d'ailleurs pas plus prêtre qu'aucun des douze apôtres. Nulle trace d'une autorité sacrée, d'une nouvelle caste sacerdotale. Le seul signe distinctif des disciples de Jésus devait être "on dira d'eux, voyez comme ils s'aiment".

Aux enfances

L''originalité du message est telle que vingt siècle plus tard, il est toujours aussi déconcertant pour tout pouvoir et pas vraiment intégré même par ceux qui se réclame de la plus grande proximité avec le Maître. Le peu que l'on sache de la vie des premières communautés est plutôt sympathique. La communion fraternelle, la fraction du pain et les prières sont les trois pierres angulaires de la vie des chrétiens d'alors. Dans les Actes 2,42 on relève

"ils étaient assidus à l'enseignement, tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun...ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de coeur".

La fraternité est la clé de voûte ; les rôles ne sont pas distribués et l'assemblée plénière règle les problèmes. Aujourd'hui, cette notion d'assemblée plénière, autrement dit l'Eglise en tant qu'assemblée délibérante, laisse songeur.. On mentionnera (Actes 6,2)

"les Douze convoquèrent l'assemblée plénière des disciples et dirent : il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des tables. Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne réputation, remplis d'Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette "fonction".

Sept ? chiffre révélateur. La synagogue fonctionnait sur le même schéma sous l'autorité de sept membres élus dont un président, les taches subalternes étant expédiées par un ou deux employés! Le critère de sélection est alors "la bonne réputation", ce sont de bons pères de famille respectés de leur communauté, hommes d'expérience. Le mode de désignation des légats est le même (Actes 15,22) D'accord avec toute l'Eglise, les apôtres et les anciens décidèrent alors de choisir dans leurs rangs des délégués...ce furent Judas, appelé BarSabbas et Silas, des personnages en vue parmi les "frères". C'est le terme grec "presbyteros" qui veut dire ancien, âgé, qui deviendra, en latin chrétien, presbyter, puis "prestre" en français.

Pour Paul, toute la communauté chrétienne est corps du Christ et si le membre le plus discret est défaillant, c'est l'ensemble du corps qui souffre

"tous les baptisés sont membres du corps du Christ"

Chacun en est digne et participe à la responsabilité commune de construire une communauté fraternelle sous l'impulsion de l'Esprit. L'idée directrice de Paul semble être claire et on le laissera conclure

"C'est l'esprit qui fait vivre. La lettre tue." 2 Cor 3,6

Le temps des témoins

Vers la fin du premier siècle, les disciples se multiplient et les "gardiens de troupeaux " avec. On voit poindre une plus grande importance accordée à ces derniers. C'est à partir de là, jusqu'au IV ème Siècle, que bouillonnent des communautés ou églises locales  ; des nécessités d'unité vont aller de pair.

Des fonctions vont émerger, souvent transposée de traditions plus anciennes, s'enchevêtrer, s'organiser et plus ou moins se figer, mais sans rigidité, contrairement à ce qu'on en dira vingt siècles plus tard.

qui fait quoi ?

A la question "qui fait quoi ?", dans les premiers siècles de l'Eglise, il n'est pas aisé de répondre ou bien au contraire trop simple, en gardant présent à l'esprit que le ministère n'existe que dans le cadre d'une communauté. Luc estime que l'Esprit conduit l'Eglise donc toutes les possibilités sont ouvertes.

Paul estimant que "le temps est court" et que le seul critère de bon fonctionnement c'est l'amour, n'a pas éprouvé le besoin de créer une structure lourde. Il n'a pas cessé de les visiter les communautés, sans jamais y exercer de fonction particulière d'ailleurs  ; il a dû remettre les pendules à l'heure, avant la lettre. Cependant, le critère des critères restait toujours la fraternité. Il n'y a pas, alors de dichotomie entre peuple chrétien et dirigeants choisis par lui-même. Ces dirigeants sont appelés à veiller comme des gardiens de troupeaux (Actes 20 ). On peut en déduire rapidement que nous voilà en face de la définition de la fonction d'episkopos (celui qui surveille) qui est, pour certains d'entre nous, notre "évêque". Mais il y a quelques nuances à apporter à l'idée qu'on se fait de la fonction.

La définition de successeur des apôtres est tardive (concile de 256) et complètement contradictoire avec l'idée que Paul s'en faisait puisque pour lui l'apostolat n'est pas transférable (Actes12,1-2). Le rôle est également sujet à controverse. Il est celui qui surveille sans qu'on puisse trancher entre la surveillance interne et la protection externe : qu'est-ce qui menace le plus les premières communautés ?. Plus tard, St Augustin insistera aussi sur le rôle de serviteur :

"celui qui est à la tête du peuple doit comprendre d'abord qu'il est le serviteur de tous (....) Ce qui est dangereux, c'est le magistère (...) Qui oserait se prétendre parfait  ? (...) L'évêque est le serviteur des serviteurs"

Il va même jusqu'à écrire qu'il y a de mauvais évêques... Quand à la vie conjugale de ce "notable", elle doit être réduite à...la monogamie. Il doit être mari d'une seule femme 1 Tim 3,1-7)

Dans les premières églises, la célébration se faisait en dehors de toute personne missionnée ou ordonnée, prêtre ou apôtre en vertu du "faites ceci en mémoire de moi" (1Cor 11,25) qui s'adresse à toute la communauté : l'iconographie atteste de la possibilité des femmes de présider à l'eucharistie. Ce sera La transformation de la sainte Cène, commémoration, au moment où elle devient sacrifice, qui va entraîner la sacralisation du célébrant (cf. St Cyprien). Cette sacralisation ira jusqu'à l'obligation d'abstinence du prêtre... Jusqu'au IVème siècle, cet idéal n'est pas une obligation. De la notion de sacrifice va découler celle de sacerdoce, même s'il n'est pas encore question de sacrement à propos de l'ordination.

Qui est ce célébrant ?

Tout d'abord, la communauté et son président ; ce n'est qu'en 269 qu'interdiction sera faite à un laïc de célébrer. Quand la fonction va s'officialiser, la célébration sera d'abord dévolue à l'évêque quoiqu'aux origines, les fonctions de président ou presbytre, celle de prêtre étaient confondues (cf. Actes). L'Evêque se verra attribuer un vaste territoire géographique et le presbytre s'en distinguera en héritant d'une partie de ses pouvoirs localement. Il reçoit l'imposition des mains comme l'évêque ou le diacre. Au milieu du IIème Siècle, Irénée confond encore les deux fonctions.

Au IVème Siècle, St Augustin va apporter à la fonction de prêtre une dimension sacrée supplémentaire pour une raison qu'on a peu en mémoire aujourd'hui : il s'agit de sauvegarder l'unité de la jeune Église et donc de conserver le caractère de validité aux baptêmes donnés par des prêtres pêcheurs ou hérétiques. C'est là qu'apparait la notion de sacrement (initiation et engagement), parmi lesquels l'ordre sera conféré pour l'éternité pour la raison précédemment évoquée. On n'est cependant encore très lucide sur ce qu'est véritablement l'Eglise puisque St Jérôme écrit :

"Une église qui n'a que des prêtres n'est pas une église".

L'évolution du sacerdoce des Fidèles (St Justin, IIéme Siècle) vers celui d'une personne va être une étape marquante de la division de l'Eglise en deux classes, clercs et laïcs, qui sera encore renforcée, un siècle plus tard, par l'idée que le prêtre consacrant représente le Christ. Une autre fonction est attestée depuis les origines, celle de diacre. Dés Luc, c'est celui qui est apte à la prédication et à la proclamation de l'Evangile (Actes 20,24). Il ou elle semble avoir été surtout voué à la liturgie et apparaît très tôt, dès le IIème siècle, comme un ministre inférieur. Le ver est-il déjà dans le fruit ?.

Le jeu de l'empereur

Cette rapide esquisse du fonctionnement des communautés chrétiennes dans les trois premiers siècles montre combien l'organisation en est particulièrement souple : ni figée, ni codifiée. La vie de l'Esprit prime. Au revers de la médaille, le risque court de briser l'unité des Chrétiens. L'hérésie donatiste va aboutir, curieusement, à une cristallisation autour de cette volonté de préserver l'unité  ; la vie quotidienne des chrétiens va s'en trouver grandement facilitée mais la jeune Église se figera dans son élan. Se compromettre avec César ne peut être neutre ; l'Esprit devra se faufiler dans les meurtrières d'une forteresse.

Des persécutions avaient eu lieu en Afrique du nord sous Dioclétien. Un premier édit de tolérance et de circonstance car les chrétiens commençaient d'être nombreux, avait été signé par les deux empereurs en 313. Les chrétiens qui s'entredéchiraient dans ce secteur, entre "résistants" et "collaborateurs", eurent l'idée d'en appeler à l'autorité impériale. L'empereur Constantin se hâta de leur envoyer quatre évêques de ses connaissances. L'année suivante, en 314, Constantin, lui-même, convoque un concile des évêques d'occident, en Arles... Et Constantin de jouer son rôle de défenseur de l'orthodoxie. L'Eglise, en contrepartie, obtient avantages matériels et concessions :

  1. Abolition de la loi contre le célibat ;
  2. Dimanche, jour du Soleil, devient férié ;
  3. Juridiction ecclésiastique est accordée aux évêques...
  4. jusqu'à l'évêque de Rome qui reçoit le palais du Latran.
  5. la construction d'une basilique sur la colline du Vatican est décidée....

Dès 319, les persécutions vont commencer contre les...non-chrétiens ! Parallèlement, la fuite des chrétiens au désert va devenir à la mode...Stratégiquement, pour Constantin, cette nouvelle religion doit devenir le ciment de l'Etat donc la diversité n'est plus de mise. Constantin convoque le premier concile oecuménique, à Nicée, en 325. L'empereur y dirige les débats et offre un festin splendide pour remercier les évêques qui se sont montrés d'une parfaite docilité. L'hérésie arienne est jugulée mais l'Eglise s'est laissée acheter. L'empire romain s'estimait devoir être la société commune à tout le genre humain et lorsqu'il croise la religion qui se veut répandue sur tout la terre, ils ne peuvent qu'être rivaux ou associés. Ils sont désormais associés au point que St Augustin aura recours à la force publique pour mettre un terme aux désordres des schismatiques donatistes...

Re-sacralisation

Animé par ce même esprit de vouloir sauver l'unité à tout prix, l'évêque d'Hippone, va aussi d'une autre façon, participer à ce virage capital dans la vie de l'Eglise. Le combat contre les donatistes avait posé une fois de plus, la question de la validité du baptême conféré par un prêtre hérétique ; St Augustin va alors parer au problème pour l'avenir, en considérant que le prêtre qui a reçu l'imposition des mains, est marqué ainsi de façon indélébile, à titre personnel, donc quoiqu'il puisse faire, le baptême qu'il aura conféré, demeurera valide. Conséquence de quoi, le baptême ne pourra être reçu deux fois, pas plus que l'ordre évidemment. En effet, c'est St Augustin qui fait avancer l'idée de sacrement (signe doublé d'un engagement). Mais on ne peut prétendre résumer, en deux lignes, les milliers de pages laissées par St Augustin...

Hiérarchisation

Cette sacralisation du ministère sacerdotal suit malheureusement la tendance à la hiérarchisation, amorcée au troisième siècle : la pyramide va de l'évêque au prêtre puis au diacre et enfin, le peuple des baptisés en constitue la base. L'ordination se résume à l'imposition des mains et seul l'évêque est habilité à la faire. Alors que Paul n'avait pas tiré d'autorité d'avoir suivi le chemin de Jésus, ses successeurs se professionnalisent bien qu'ils soient toujours élus par le peuple les chrétiens.

A la même époque apparaît également, le lien fait entre consécration et sacrifice du Christ même s'il est écrit

"C'est la miséricorde que je veux et non les sacrifices" MTT 9,9-13.

La fracture entre ministres ordonnés et non-clercs est irrémédiablement amorcée même si l'évêque continue d'être élu jusqu'au dixième siècle, même si la règle du célibat n'est vraiment imposée qu'au douzième siècle.

Envoi

Quinze siècles plus tard et après de sérieux soubresauts, le Concile Vatican II a bien essayé de rétablir l'équilibre dans cette Église à deux vitesses, deux strates injustifiées. Mais les résistances sont grandes de l'intérieur et les fidèles insatisfaits préfèrent quitter cette Église qui ne les prend guère en considération plus tôt que d'y réclamer la place qu'ils avaient dans les premières communautés chrétiennes.

La notion de religion d'Etat tendant à disparaître dans les sociétés modernes, Il est probable que l'Eglise Catholique ne pourra plus faire l'économie d'une réforme de son fonctionnement actuel pour se remettre plus en adéquation avec le message de Jésus. Comme disait Paul...l'esprit ou la lettre...

Elisabeth Denby-Wilkes

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