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Rouah

Du bon usage de la Loi

Chacun connaît ce passage de la seconde alliance dans lequel, Jésus, sortant du temple ou de la synagogue tonne une fois de plus contre les scribes et les pharisiens . Si le souvenir qui nous reste le plus souvent de ce texte est cette monstrueuse caricature des pharisiens, au point que le terme pharisaïsme cumule les sens d'arrogance satisfaite d'une pensée conformiste et d'hypocrisie, il serait bon de le rafraîchir en examinant ce qu'il dit des attitudes et les apparences, de l'autorité et des pouvoirs. Si je tiens la distance, Je tâcherais de retrouver les éléments qui fondent la liberté de la conscience répondant à son D.

DES ATTITUDES ET DES APPARENCES

Une lecture rapide nous a habitué à la caricature des pharisiens dont le portrait ressemble aux descriptions d'Isaac Bashevis Singer nous est donné avec humour dans ce passage aux versets 5 et 6.

Les films de Woody Allen nous les montrent parcourant les rues de Brooklyn. On les reconnaît : ils élargissent leurs phylactères, ces bandes de cuir qui enserrent le bras gauche, celui du cur, durant la prière et celui du front sur lequel repose une petite boîte contenant un verset de la Torah. De crainte de n'être pas "assez" en règle avec la loi, le chapeau demeure vissé sur le crâne par-dessus la kippa. Ils allongent les franges du châle de prière afin qu'elles dépassent bien du veston et que nul n'ignore combien ils sont fidèles. .

Ne sont-ils que ces gardiens de la loi auxquels nous a habitué le cinéma américain ? Nous en connaissons d'autres qui courent les dîners en ville et racontent, dès lendemain sur France Inter, qu'ils étaient assis à côté de tel ou telle qui, bien entendu, leur a fait ses confidences sur les affaires du monde : ils aiment à occuper les premières places dans les dîners. Ils les répètent plus tard dans des livres et leurs mémoires deviennent des succès de librairie. On les retrouve à Apostrophe parmi les heureux et nombreux mortels auxquels le Général a dicté l'Appel du 18 juin. Ou bien sont-ils ceux que cherche l'objectif de la caméra au sein d'un auditoire trié sur le volet tandis que se perd à l'écran le visage de l'écrivain qu'il sont venus accompagner : ils aiment à être salués sur les places publiques. .

On reconnaît Tartufe qui, au moment de sortir et déjà la main sur le bouton de porte, appelle son domestique et proclame dans la cage d'escalier, afin que nul ne l'ignore : .

"Laurent, serrez ma haire avec ma discipline".

Pourtant l'autorité du pharisien ou du scribe, quelque part le savant dont la vie est consacrée à l'étude, est légitime, au moins à deux niveaux, celui de l'institution qui le mandate et celui de la reconnaissance par le peuple. Dans notre texte, le verset 2 assied la légitimité institutionnelle, parlant de la "Chaire de Moïse", nous dirions au hasard "le trône de Pierre", "le 40ème successeur du prophète", peut-être plus prosaïquement, le candidat au "fauteuil de Jacques Yves Cousteau" pour témoigner d'une légitimité institutionnelle comparable, celle des élus ou cooptés par leurs pairs ou encore, évoquant une fraternité de la culture "les intellectuels". Le début du verset trois nous propose une autre sorte de légitimité, presque une ratification démocratique : "faites donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire...." . Comment Jésus pourrait-il dénier l'autorité d'une loi et d'une morale pharisienne, qu'il respectait lui-même ? .

Qu'il s'agisse de la société dans son ensemble ou de nos églises, une organisation sociale est donc nécessaire tout autant qu'un corps de décisionnaires. En ce qui concerne nos églises, la loi de l'tat met en forme leur structure par la loi de 1905 et les décrets d'application de 1906 tandis que les statuts précisent qui peut prétendre à être membre et comment l'être. Parallèlement, la discipline ecclésiastique règle les dispositions particulières relatives à ces membres particuliers que sont les ministres mandatés et ou reconnus. .

OÙ DONC EST LE PROBLÈME ?

Mais que leur reproche-t-il donc ? "Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu'eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes." .

De cela aussi nous entendons parler à la télévision. Par exemple, on nous parle d'islamisme politique. Faute de reconstituer la Ouma par la diplomatie ou par la guerre, faute d'établir un nouvel ordre social s'appuyant sur la tradition juridique qu'est la Charya faute de rénover une société qui deviendrait "authentiquement" musulmane, il ne reste plus qu'à se définir que par rapport à l'autre. Le juif et le chrétien, jusqu'ici inscrits dans tradition, par le concept des gens du Livre, en sont extraits. Reprenant un anti-impérialisme de façade tant la modernité est vécue comme une denrée d'importation, l'islam politique est obsédé par la différence d'avec l'occidental incarnés dans le chrétien et le juif.. .

L'Islam ne s'adresse plus à soi ; on se cherche un autre obligé pour réagir par une morale de l'apparence, de l'attitude. Ainsi s'établit une morale du ressentiment : on modifie la silhouette des femmes qui deviennent des fantômes dans la ville ; on campe sur la pudeur et la gestuelle. Si le tchador s'adresse aux femmes, des règles aussi précises sont fixées sur la manière de couper la barbe pour les hommes. L'Islam iranien et afghan deviennent uniquement réactifs. .

Quand on campe sur l'extériorité, on devient incapable d'intégrer un projet culturel : si sourire en public est interdit, si l'humour ou la poésie sont interdits, la grande culture musulmane traditionnelle est elle-même rejetée. La création inquiète : Entre autres, la poésie mystique, telle celle d'un mystique soufi, Roumi, : son expression de la relation au Divin est souvent aussi érotique que Shir Ha-Shirim. .

Le point de vue néo-fondamentaliste repose sur l'idée d'un retour à une société imaginaire des prophètes qui sonnerait la fin de l'Histoire. On oublie que le propos du prophète quand il s'en prend au roi, quand il conteste l'autorité établie, proclame une autorité supérieure, celle de D. qui relativise le pouvoir temporel. "Qui t'as fait Roi ? Qui t'as fait juge ?" Au contraire, les néo-fondamentalismes éliminent toute culture même théologique, au profit de codes de comportement physiques (une pudeur ritualisant les rapport entre les sexes ), de code de comportement de pensée (la tradition se répète au lieu de s'élaborer), de code politique (le totalisant si ce n'est totalitaire). Le slogan devient : .

Caché aux intelligents, révélé aux enfants.
Derrière une semblable parole mal comprise, l'ignorance prétentieuse défie le savoir ; la superstition grossière rit de la foi authentique. Il y a un état d'esprit qu'on pourrait ainsi exprimer : ceux qui n'ont rien appris en savent plus long que ceux qui ont pris la peine d'étudier. Une telle prétention paraît folle. Or, non seulement elle a toujours existé mais elle a la vie dure et dispose d'un inépuisable crédit. (.....).

J'emprunte ces quelques paroles à Charles Wagner, fondateur du Foyer de l'me, qui met si bien des mots sur un phénomène toujours actuel. .

La soumission à D. devient soumission au rituel. L'autorité devient une autorité de pouvoir. On pense avec tristesse et impuissance au Camus des Noces : .

"Partout o des hommes disposent d'une parcelle d'autorité, il n'est pas de cas o ils ne tentent d'en abuser"

C'est une chance pour les sociétés d'Occident de n'être plus chrétiennes : la laïcité fonde leur capacité à intégrer d'autres religions. .

LES DEUX SOURCES DE L'AUTORITÉ

Dans la partie exhortative, qui commence au verset 8, Jésus énonce aussi des éléments de Loi : .

"Pour vous, ne vous faîtes pas appeler Maître.... N'appelez personne votre Père....Ne vous faîtes pas non plus appeler Docteur (...)"

L'autorité des scribes et des pharisiens réside dans le titre conféré par l'institution au lieu de résider dans la cohérence de la loi et de leur vie dans laquelle s'enracine la dynamique de l'Alliance. L'on se prend à s'interroger sur la capacité qu'ils ont à imposer des lois et l'incapacité à les respecter. Jésus montre que l'institution prend la place de D. : .

"Car vous n'avez qu'un seul Père, le Père Céleste..... et vous êtes tous frères..... Vous n'avez qu'un seul Maître, un seul Docteur, le Christ"

La relation qu'entretient chaque homme (qui peut être une femme) à D. relativise les pouvoirs institués : "vous êtes tous frères" et redistribue les cartes de l'autorité : tous frères face au Père. Il n'y a personne dans l'Arche d'alliance. Dès qu'on y met quelqu'un, se recréent les hiérarchies (au sens étymologique du terme : gouvernement sacré ou qui se prétend tel) et naissent les oppressions. .

ENVOI

N'avons-nous pas nous-mêmes des tours de pensée analogues à ceux du néo-fondamentalisme ? Je pense à cette habitude de définir trop facilement "l'être chrétien" à partir d'un credo préétabli, la liste des croyances propres à l'une ou l'autre des dénominations du christianisme quand la relation à D. détermine la souveraine liberté de la conscience ? Matthieu nous le rappelle à la page précédente (chapitre 22, versets 36 et suivants) et l'on entend comme un écho rebondissant du Deutéronome jusqu'à Josué : .

"Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cur, de toute ton âme et de toute ta pensée"

Ou quand on juge du D. de l'Autre à l'aune de la distance avec les doctrines explicites ou implicites du christianisme le plus basique au lieu d'essayer de comprendre o se situe la révélation pour ce fidèle particulier quand il s'incline devant son D., pour ce barbare qui me ressemble comme un frère ? .

"Des hommes n'ayant aucune idée de l'origine et de la composition de la Bible, osent défier ceux qui ont pieusement peiné sur les questions de critique. L'incompétence en toute matière donne une confiance et un aplomb que le savoir discret et modeste ne connaît pas. Aux yeux de la foule, si la réserve et la peur de se tromper sont un signe de faiblesse, la suffisance est un indice de puissance. (....) L'homme d'expérience et de compétence, qui a cherché, interrogé les faits, dépensé sa vie à se renseigner, voilà le vrai humble. C'est pour avoir su redevenir enfant, reconnaître son ignorance, recourir au labeur patient qu'il a pu soulever un coin du voile et apprendre quelque chose"

Oserais-je mesurer la valeur d'une religion à la façon dont elle parle du D. de l'Autre et d'un clic, jeter à la corbeille ces versets de la Première Alliance où l'Eternel maudit les Baal et les Aschera sans reconnaître son visage dans le miroir que Lui tendent d'autres hommes que les élus de son alliance ? Ne se révèlerait-il qu'à un petit nombre ? Ou bien dirais-je que si YHWH est jaloux de son peuple, son peuple quand il témoigne, l'est encore plus de Lui ? Encore un écho répété de Paul à Luc puis à Matthieu : .

"un second [commandement] est aussi important. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes"

"Du musst glauben, Du musst hören" dit la cantate. Certains ajoutent "sous peine de salut" et cela ne marche plus. La démarche des néo-fondamentalismes est analogue à celle du puritanisme protestant quand tout le social devient religieux. "Comme toi-même" : Si les plaisirs ne sont pas pensables, si sourire n'est pas licite, on tombe dans cette espèce de schizophrénie à force d'hypocrisie ou bien on transforme la société en un immense couvent. .

La fausse sécurité, celle qui dort sur les deux oreilles, s'imaginant posséder des "valeurs de tout repos", est assez ordinaire. La majorité des hommes se repose sur ce qui n'a que l'apparence de la solidité. Mais ils ne connaissent pas la paix résultant, pour le cur, de la certitude qu'on peut se fier à la volonté qui est au fond des choses, et lui accorder un crédit sans limites. De cette méfiance sur le point essentiel naît le grand mal de la peur. La peur est la reine des maux. On a nommé la mort le roi des épouvantements. Tout son prestige vient de la peur. C'est d'elle aussi que tiennent leur puissance la tyrannie humaine, les malheurs, les calamités, tout le mal qui nous menace.
La menace vit d'emprunts audacieux ; la peur est son bailleur de fonds ; mais que le prêteur ferme sa caisse, et la menace n'est plus qu'un chèque sans provision. La plupart des hommes sont esclaves de la peur. S'ils s'en rendaient compte, la liberté pourrait être par eux, conquise. Ils sont malheureusement rongés par le mal, qu'ils ne sentent même plus.

Ainsi s'exprime encore Charles Wagner, en 1902 et je ne saurais mieux dire sauf à reprendre la parole de Jésus au verset 11 : "Le plus grand parmi vous sera votre serviteur". .

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Ne nous trompons pas d'autorité : au lieu de nous proposer une religion s'appuyant une autorité de pouvoir, Jésus propose une autorité de service, au lieu d'une religion de la peur et du marchandage avec D. ou son reflet dans la conscience, Jésus nous offre la Parole qui libère, et nous appelle à une religion de l'Esprit. .

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